Le respect de la vie
La
première guerre mondiale mit brutalement fin à cette activité
prometteuse. Comme l'Alsace faisait partie de l'Allemagne, Schweitzer fut
considéré dans la colonie française du Gabon comme
un étranger ennemi. Au début on lui permit de continuer son
activité sous surveillance. Plus tard elle lui fut totalement interdite.
Ses loisirs inattendus lui donnèrent l'occasion de méditer
un problème dont il s'était déjà préoccupé
jadis. La guerre mettait brutalement en évidence la décadence
de la civilisation. Cette acceptation d'un comportement inhumain que la
guerre implique, montrait que les hommes renonçaient à se
préoccuper du bon comportement de chacun et d'une vraie société
humanitaire.
«Lorsque l'on apprit que déjà une dizaine parmi
des Blancs qui avaient vécus sur les bords de l'Ogooué étaient
tombés, un vieux Noir dit: „Pourquoi ces tribus ne se rencontrent-elles
donc pas pour entrer en discussion? Comment pourront-elles payer tous ces
morts?“
„Déjà lors de mes premières années universitaires
j'avais commencé à douter de cette conception affirmant que
l'humanité était en progrès constant. Lors de multiples
occasions, il me fallut constater que l'opinion publique ne rejetait pas
avec indignation des manifestations de conceptions inhumaines, mais les
acceptait. Maintenant sévissait la guerre comme aboutissement de
la décadence de la civilisation.“
Conscient de l'inutilité de continuer à déplorer la décadence de la civilisation, Schweitzer se mit à la recherche de voies nouvelles susceptibles de reconstruire cette civilisation. Ce faisant il comprit que la civilisation était étroitement liée à la conception de la vie. Seul celui qui dit «oui» à la vie, et au monde en lequel il vit, est capable de faire progresser la civilisation. Être positif envers la vie et le monde comporte en soi un comportement éthique, c'est-à-dire un comportement d'homme sincère et responsable. L'éthique est la recherche de l'idéal du bien.
«Je commençais alors à me mettre à la
recherche des connaissances et de convictions auxquelles se ramenait le
désir de se civiliser et la possibilité de le réaliser.
Je découvris que la catastrophe de la civilisation se ramenait une
catastrophe de la conception du monde. Un des indices les plus significatifs
de la décadence me parut être le fait que la superstition
qui avait été mise au ban de la société y était
de nouveau admise.»
«Mais qu'est-ce que la civilisation? L’essentiel de la civilisation,
c'est la perfection éthique de l 'individu et de la société.
La volonté de civilisation est donc une volonté universelle
de progrès et qui est consciente que l'éthique est la valeur
suprême.»
«Mais quelle est la conception de vie en laquelle la volonté
de progrès universel et la volonté de progrès éthique
ont une même base et sont étroitement liées? Elle réside
en un acquiescement éthique au monde et à la vie.
Vainement Schweitzer chercha pendant des mois la réponse à
la question de savoir comment l'homme pouvait réussir à acquiescer
à lui-même et au monde. Ce fut lors d'un long voyage qu'il
dut entreprendre sur le. fleuve en septembre 1915 qu'au soir du troisième
jour l'expression «Respect de la vie» surgit subitement devant
lui.
Celui qui médite sur le monde et sur lui-même observe que
tout ce qui l'entoure, aussi bien les plantes et les animaux que ses semblables,
tiennent à la vie, très exactement comme lui-même.
Celui qui a compris cela doit les traiter, les uns et les autres, avec
amour.
Par égard envers Dieu, qui a donné vie à chaque être
pour qu'il puisse remplir la tâche qui lui est impartie, il convient
de respecter chacun et de lui aider à s'accomplir.
C'est là le bon comportement tel qu'il est originellement prévu
pour l'homme. Celui qui agit ainsi agit bien.
«Qu'est-ce que le respect de la vie et comment naît-il en nous? Le fait le plus élémentaire dont l'homme est conscient s'exprime ainsi: Je suis vie qui veut vivre, entourée de vie qui veut vivre. C'est en méditant à tout instant sur lui-même et sur le. monde qui l 'entoure que l 'homme devient conscient qu'il est volonté de vivre au milieu d'autres volontés de vivre. «L’homme qui s'est mis à réfléchir comprend alors en même temps la nécessité d'accorder à toute volonté de vivre le même respect de la vie qu'il accorde à la sienne propre. n vit la vie d'autrui en la sienne propre. n lui apparaîtra comme étant bien le fait de: maintenir la vie, développer la vie, amener une vie qui peut se développer à sa plus haute valeur comme étant mauvais le fait de anéantir la vie, porter atteinte à la vie, réduire une vie qui pourrait se développer.»
«C'est là le principe fondamental absolu de la morale
qui mérite réflexion.»
«L’homme n'est éthique que lorsque la vie en elle-même,
aussi bien celle des plantes que celle des animaux lui est sacrée,
comme celle des hommes, et lorsqu'il se dévoue pour porter aide
à une vie qui est en danger. Seule l’éthique universelle
d'une vie qui se sent démesurément responsable à l'égard
de tout ce qui vit peut se justifier en pensée.» «L’éthique
du respect de la vie comprend donc en elle-même tout ce que couvrent
les notions d'amour, de dévouement, de partage de souffrances, de
partage de joies et d'engagement pour le bien.»